La lettre de Shirin Ebadi à Montazeri

Ci-dessous un texte de Shirin Ebadi, publié le lundi 21 décembre ici. La traduction est de moi, en espérant que ça ne la dérangera pas. Petite précision:  Le terme gauchiste n’est absolument pas péjoratif en Persan.

Père, pardonne-moi pour ne pas avoir compris ta valeur. Père, pardonne moi de ne pas t’avoir aidé pendant ces dures années où tu as lutté contre le régime despotique du shah. Je croyais bêtement qu’un régime qui possédait la meilleur armée du golfe persique n’avait rien à craindre du cri de quelques Mollah. Tu te souviens peut-être que même jusqu’aux derniers mois du régime, les mollahs anti-shah n’étaient pas nombreux. Ou peut-être était-ce ma peur qui m’empêchait d’agir, et je ne fais que chercher des excuses.
Père pardonne moi. Quand après des années d’emprisonnement et de torture, tu étais enfin libéré, je ne suis pas venu à ta rencontre car j’étais ignorante. Je ne savais pas que tu étais le seul refuge des prisonniers en geôle. Je ne connaissais pas ton rôle déterminant dans le rapprochement des combattant musulmans et des gauchistes révolutionnaires.
Père pardonne moi: Quand tu es retourné à Téhéran en compagnie de l’ayatollah Khomeini et que tu étais le plus important conseiller politique du guide de la révolution, j’ai ignoré ta sagesse et ton intelligence. Je n’ai pas compris la signification de tes paroles.
Père pardonne moi. Quand en 1985 l’assemblée des expert t’a choisi comme remplaçant de l’Imam Khomeini et futur guide de l’Iran, je ne suis pas venur te féliciter. Je croyais que tu avais marchandé ta religion contre le monde. J’aimais mieux te voir comme moujahed que comme gouverneur.
Père padonne moi. Quand en 1987 et 1988 tu protestais contre le massacre des prisonniers politiques, et que tu critiquais ouvertement l’action du régime, je t’ai entendu, mais je n’ai pas réagi comme il se devait.
Père pardonne moi. Tu as passé des années emprisonné dans ta propre maison; mais à cause du silence de mort qui avait couvert l’Iran et l’étouffement qui serrait nos gorges, je n’ai pas crié contre l’injustice dont tu étais victime.
Père, absous moi. Chaque fois que j’étais sans réponse, je cherchais la solution auprès de toi. Même dans les derniers jours de ta vie tu étais la réponse à mes questions. Je t’appelles père, parce que c’est toi qui m’as appris à défendre les prisonniers politique. Toi qui t’étais détourné de tout pour eux. Je t’appelles père car c’est toi qui m’as appris à défendre l’opprimé sans faire preuve de violence contre l’oppresseur. C’est toi qui m’as appris que le silence de l’opprimé aide l’oppresseur et qu’on ne peut rester silencieux. Père tu m’as beaucoup appris. Mais je n’ai pas respecté mes devoir d’élève, ni d’enfant.
Tu es le père des droits de l’homme en Iran et tu as des millions d’enfant et de fidèles comme moi. Tu n’as pas besoin de nos louanges, ni de nos remerciements. Mais nous avons tous failli à ton égard. Tous avons tous fauté.
Père pardonne nous parce que tu es grand. Père, l’histoire compensera les manquements de tes enfants. L’histoire écrira des livre sur l’injustice que tu as subi, et sur ta liberté. Tu es vivant dans nos esprits, tant que vivront la justice et l’humanité.

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C’est qui ce Montazeri?

Le grand Ayatollah [1] Hossein Ali Montazeri était l’une des grandes figures de la révolution islamique en Iran, aux côtés des Ayatollahs Khomeini et Taleghani. Tous les trois avaient passé une grande partie de leurs vies en exil ou en prison, et avaient atteint les plus hauts rangs du Chiisme. Taleghani, premier Imam de vendredi de Téhéran, décéda un an après la révolution. Il ne restait alors que Khomeini et son ancien élève, élu premier président de l’assemblée des experts.

Ensemble, ils mirent en place le régime du « Vélayat-e-faqih », littéralement « patronnage du savant ». Sans rentrer dans les détails, disons que leur régime idéal est chapeauté par un expert vertueux. Cet expert doit, dans leur vision, être  nécessairement un « Marjaa », littéralement « référence », c’est à dire un dignitaire chiite du plus haut rang, réputé capable de proclamer des fatwas. Khomeini devint le premier guide de la révolution, et Montazeri sera  élu comme son successeur par l’assemblée des experts.

Il est assez difficile de savoir ce que pensait vraiment Khomeini. Il a maintes fois répété que cet expert n’avait pas un pouvoir absolu, qu’il devait être surveillé par le peuple (« Si je mets un pied de travers, il est du devoir du peuple de me dire : Tu as mis un pied de travers »), et que le vote populaire devait être la vraie référence. Il s’est même opposé, aux débuts de la révolution, à l’entrée des religieux en politique et notamment pour le poste de président, qui sera donc occupé par le laïc Abolhassan Banisadr.

Mais dans le même temps, les différents courants subirent systématiquement la répression. Les moudjahidines qui étaient protégé par l’Ayatollah Taleghani furent persécutés après la mort de celui-ci. Avec la prise d’otage à l’ambassade des États-Unis et la guerre contre l’Irak (1980-1988), ce furent cette fois les nationalistes qui étaient évincés, pour finalement laisser place qu’aux religieux. Même le grand Ayatollah Shariatmadari sera mis en résidence surveillée pour avoir contredit le « Vélayat-é-faqih ».

Ceci nous amène jusqu’aux années Khamenei (comme président de la république de 1981 à 1989) et Moussavi (Premier ministre de 1984 à 1989). À l’époque, le président a assez peu de pouvoir. L’armée est sous les ordres du guide (Khomeini donc) qui a nommé Hashemi Rafsandjani comme son représentant pour gérer l’armée, et c’est le premier ministre Moussavi qui gère l’économie. C’est à cette époque que Moussavi a acquis sa bonne réputation de gestionnaire, ayant réussi à tenir un pays en proie à la guerre et l’embargo. Moussavi et Khamenei ne s’apprécient guère. Ce dernier ne cesse d’essayer de l’évincer, mais Moussavi, soutenu par Khomeini, reste au pouvoir. Montazeri se range aussi derrière Moussavi, déclarant Khamanei « incapable de gèrer même une boulangerie ».

La situation se retourne à la fin de la guerre. Khomeini est gravement malade, et les décisions prises par lui (ou son bureau) dans la dernière année de sa vie sont étranges. Il proclame la Fatwa contre Salman Rushdi et accepte le cessez-le-feu avec l’Irak. Les moudjahidin du peuple tentent une incursion armée depuis l’Irak qui se solde par une défaite cuisante. Cet événement déclenche une vague d’exécution des prisonniers politiques dans les prisons du pays.

Montazeri marque son désaccord en envoyant une lettre à Khomeini. Son gendre, un des commandant du corps des gardiens de la révolution, fait de même. Khomeini le désavoue et lui retire son titre de dauphin (On ne peut retirer le titre de Grand Ayatollah). Son gendre sera exécuté.

Après la mort de Khomeini, Khamenei accède au grade de guide. C’est une surprise, Khamenei n’étant pas parmi les religieux les plus qualifiés. Il fait modifier la constitution pour permettre son élection en rayant l’obligation d’être un marjaa, octroie plus de pouvoir au guide, et supprime le poste de premier ministre. Moussavi se retire de la vie politique, Hashemi Rafsandjani est élu président.

Montazeri se retire à Qom, où il continue à enseigner. Deux discours dans lesquels il critique les tendances dictatoriales du régime et surtout l’incapacité de Khamenei, entraînent son assignation à résidence. Il continue néanmoins à publier des communiqués pour soutenir les réformateurs et la liberté en général. En 2003, le régime craignant des manifestations en cas de sa mort en détention, enlève les barrières entourant sa maison.

Montazeri était une figure très respectée en Iran, et surtout auprès des réformateurs. Le régime avait essayé d’effacer toutes les traces de son existence en enlevant toutes les mentions de son rôle lors de la révolution dans les manuels scolaires et en rebaptisant les rues qui portaient son nom. Montazeri avait néanmoins gardé de nombreux fidèles à travers le pays qui voyaient en lui un martyr de la liberté. Il n’a cessé de défendre les droits civiques et de combattre le « Vélayat-e-Motlaghé », c’est-à-dire l’idéologie défendue par Khamenei prônant une obéissance totale au guide.

1- Ayatollah signifie littéralement “signe de Dieu”. C’est le plus haut rang religieux de l’Islam Chiite. Il n’y a pas d’hiérarchie entre les ayatollahs. Chaque croyant est libre d’adopter les enseignements d’un Ayatollah de son choix, à condition qu’il soit vivant. Il y en a une petite dizaine, habitant généralement en Iran ou en Irak.

Ayatollah Montazeri’s letter

Edit : If you can read French, be sure to read the latest posts about ayatollah’s death.

Edit : Thanks to Daniel Allen, who has corrected some errors.

In the name of God

People of Iran

These last days, we have witnessed the lively efforts of you, brothers and sisters, old and young alike, from every social category, for the 10th presidential elections.

Our youth, hoping to see their rightful will fulfilled, came on the scene and waited patiently. This was the greatest occasion for the government’s officials to bond with their people.

However, unfortunately, they used it in the worst way possible. Declaring results that no one in their right mind can believe, and despite all the evidence of crafted results, and contrary to the people’s protestations, in front of the eyes of the same nation who carried the weight of a revolution and 8 years of war, in front of the eyes of local and foreign reporters, attacked the children of the people with astonishing violence. And now they are attempting a purge, arresting intellectuals, political opponents and Scientists.

Now, based on my religious duties, I will remind you:

1- A legitimate state must respect all points of view. It may not oppress critical views. I fear that this will lead to the loss of people’s faith in Islam.

2- Given the current circumstances, I expect the government to take all measures to restore people’s confidence. Otherwise, as I have already said, a government not respecting the people’s vote has no religious or political legitimacy.

3- I invite everyone, especially the youth, to continue reclaiming their dues calmly, and not to allow those who want to associate this movement with chaos succeed.

4- I ask the police and army personnel not to “sell their religion”, and be aware that receiving orders will not excuse them before God. Recognize the protesting youth as your children. Today, censorship and cutting telecommunication lines can not hide the truth.

I pray for the greatness of the Iranian people.